GO
GO

Ma vie de vétérinaire

Dernière mise à jour le 11/06/2013

Joseph Belleflamme
56 Rue René Brodure
4910 Polleur (Theux) 

C’est avec beaucoup d’intérêt mais sans surprise que j’ai lu, dans votre journal du 8 octobre, les pages consacrées à la médecine vétérinaire et l’interview de 6 vétérinaires de la région dont un seul pratique encore la médecine rurale et seulement à 10%.

Depuis toujours, le diplôme de médecin vétérinaire est le même pour tous les étudiants : Pas de spécialisation jusqu’à présent.

Les vétérinaires petits animaux se spécialisent après leur sortie de la Faculté ; leur médecine se rapproche de plus en plus de la médecine humaine.  Les vétérinaires grands animaux suivent également des formations car leur travail évolue aussi considérablement.

            J’ai obtenu mon diplôme de médecin vétérinaire en 1953, en même temps que 12 confrères et me suis installé à la campagne.

Quel était l’état de la médecine vétérinaire, l’année de ma promotion ?

Bruxelles, à cette époque, ne comptait aucun vétérinaire à temps plein.  En plus des enseignants à la Faculté de Cureghem, tous les vétérinaires, soit une quinzaine, étaient inspecteurs des viandes à l’abattoir d’Anderlecht, fonctionnaire à l’Institut National de Recherches vétérinaires ou attachés à l’armée ou à la gendarmerie.

Les soins aux animaux de compagnie, encore très peu nombreux  à cette époque, ils les prodiguaient après journée.

A Verviers il n’y avait pas de vétérinaires à temps plein, occupés qu’ils étaient comme experts des viandes.

Les grands animaux … 

Voici un texte éloquent du livre publié à l’occasion des 150 ans de la médecine vétérinaire, en 1986.

« Pendant de longues décennies et jusque dans les années 60-70, la pratique de la médecine vétérinaire en milieu rural représentait la partie principale de l’activité dans notre pays A ce moment, le vétérinaire rural exerçait sont activité dans sa région d’origine.  Il était le plus souvent d’origine paysanne.  Il était le notable respecté du village, le confident et l’ami de ses clients.  Brefs dans le village, il y avait l’instituteur, le curé, le médecin et le vétérinaire de campagne ».

Quel était mon boulot, en ces années là ?

            J’ai encore connu des foyers de peste porcine, la fièvre aphteuse, la brucellose avec ses avortements, la tuberculose (nombreux cas).

Le travail de prévention, de détection, de vaccination était tel que j’ai dû faire appel à un confrère pour me seconder.

Ces maladies sont pratiquement éradiquées actuellement.

J’ai aussi connu deux épizooties de rage.

J’ai donc dû, après avoir été en contact avec des bovins malades, être vacciné.

La 1ère fois, ce n’était pas rigolo : Une piqûre pendant 10 jours … autour du nombril ; la seconde fois, une piqûre seulement et dans le bras.

A côté des maladies contagieuses, le fermier appelait « l’artisse » pour une multitude de cas : Boiterie chez le cheval et les bovins, mammite blessée, entérite, bronchite, pneumonie, extraction d’arrière-faix, castration de porcelets, tuberculination, prise de sans à l’achat, chez les bovins, etc etc etc…

Comme visites urgentes :

Poulinage, vêlage, mise bas chez la truie, agnelage, coup de sang chez le cheval.

Les premières césariennes, assez rares au début, je les ai effectuées sur la vache couchée, comme on me l’avait appris à Curreghem et ensuite, sur la vache debout, (une opération « vachement » plus aisée) quand du bétail  viandeux est apparu.

Il y avait aussi les fièvres de lait après vêlage et, très urgent, les tétanies d’herbe dès la mise en pâture, au printemps.

Le cas le plus impressionnant pour le fermier, c’était le renversement de matrice.

Dans ce cas, le fermier était super nerveux.  Au téléphone dans ce cas, il s’expliquait presque toujours en wallon : « D’ja one vathe qui s’a bouté foû ! » .  Il s’agissait d’intervenir très vite.

Comme vous pouvez le constatez, le travail ne manquait pas en ce temps là ! Du matin au soir et très souvent la nuit, le dimanche, les jours fériés : Le service de garde n’existait pas, au début de ma carrière.

C’était aussi par tous les temps et surtout pénible en hiver : Peu de routes étaient asphaltées et le déneigement n’était pas aussi prompt qu’aujourd’hui.  Je circulais avec des pneus avec des chaînes puis des pneus à clous et des pelles ! J’ai dû, plusieurs fois, abandonner ma voiture dans les congères et le verglas m’a joué de vilains tours, sans de gravité heureusement.

En dernière année, à la Faculté, les étudiants étaient appelés pour aider les vétérinaires ruraux submergés dans le travail.  C’est comme cela qu’avant de m’installer, j’ai vacciné du bétail contre la fièvre aphteuse chez 2 futurs confrères.

            Installé à Polleur en novembre 1953, j’ai donc vécu les temps héroïques de la médecine des grands animaux : Chevaux de trait ou de débardage, bovins de race laitière, porc et moutons.

Du jour au lendemain, j’ai eu des clients, des visites, à Noël et au Nouvel An.

Il y avait, dans le village, une quinzaine de fermiers propriétaires de 2 à 15 vaches.  Il en était de même dans les villages voisins.

25 vaches, c’était une exception !

La traite se faisait à la main et le travail des champs avec des chevaux.

La 1ère machine à traire et le 1er tracteur sont apparus cette année-là !

Les petits fermiers étaient en même temps ouvriers à temps plein ou à mi-temps.

Leur bétail était un capital précieux.  Ils appelaient donc le vétérinaire dès qu’ils remarquaient le moindre détail anormal sur leur faible cheptel.

Il y avait donc une pénurie de vétérinaires grands animaux. En Belgique, il a été fait appel à des vétérinaires étrangers.  Dans notre région, 2 vétérinaires italiens pratiquaient l’insémination artificielle des bovins et donnaient des soins contre la stérilité.

Mon épouse  avait un rôle très important et même indispensable pour ma profession :

Recevoir les appels téléphoniques, répercuter ces appels (peu de clients avaient le téléphone),  prévenir un voisin, lui demander de transmettre un message (ce qu’il faisait volontiers !)

J’ai eu une douzaine de futurs praticiens qui sont passés chez moi comme stagiaires ou des jeunes désirant vivre quelques jours la vie d’un vétérinaire de campagne.

Je leur ai montré le beau et le moins beau côté de la vie du vétérinaire rural.  J’ai d’ailleurs aussi appris à leur contact surtout quand les animaux de compagnie ont commencé à venir en vogue, en ville et ensuite à la campagne.  Je soignais et opérais les quelques chiens et chats qu’on m’amenait sur la table de ma pharmacie.  Cependant, mes soins aux petits animaux, n’ont jamais dépassé les 6 à 7 % de mon travail.  Ce n’était d’ailleurs pas ce que je désirais faire après mes études à Cureghem.

            Quel bonheur de vivre à la campagne, d’être accueilli avec simplicité, après la visite : Une tasse de café ou de cacao, un bol de soupe, une gaufre ou un morceau de tarte faite maison, un petit péket réconfortant.

Un jour, le père d’un fermier m’a même proposé une « tchike de role » (de tabac), une « friandise » aussitôt recrachée, sous les regards amusés du vieil homme.

J’ai aussi participé à la vie de famille de nombreux clients : Naissances, communions, mariages, devoirs des enfants et leur progression à l’école, mais aussi accidents et décès.

Les années passent …

            Après 1970, on observe une disparition presque complète des petits fermiers et l’apparition d’exploitations de plus en plus grandes.

Fini le temps de Jolie, Blanchette et ses sœurs, attachées au « stamini », devant la crèche avec leur ration de farine et de foin et prête pour la traite à la main.

Apparition du bétail plus nombreux en stabulation libre.  Elles ont des numéros sur leurs oreillettes, fournies non pour leur beauté ou leur élégance, mais pour leur traçabilité.

Les fermiers les traient avec des machines de plus en plus sophistiquées et les alimentent avec des ensilages d’herbe et de maïs et du tourteau.

Bye bye aussi à Max et Fiston, les fiers et robustes chevaux de trait Ardennais.  Bonjour aux chevaux de selles et aux manèges et bienvenue à la médecine équine, un nouveau débouché pour les vétérinaires.

L’attrait pour la médecine vétérinaire rurale est de moins en moins évidente.  Les jeunes fermiers deviennent plus compétent et donnent de nombreux soins à leur bétail.

De nombreux jeunes diplômés émigrent en France (où les tarifs sont plus intéressants que chez nous) et s’associent à des praticiens français ou s’installent en ville où le nombre d’animaux de compagnie a explosé.

Dans les dernières années de ma carrière, à côté de mon travail moins dense, j’ai eu l’opportunité d’obtenir quelques heures d’expertise de viande, dans les abattoirs.

Je suis retraité depuis 1993 

            Je constate que la profession s’est de plus en plus féminisée.  Dans VETERINARIA de ce mois d’octobre, le bulletin d’information de l’union syndicale vétérinaire belge, a.s.b.l., signale une campagne de promotion, sous l’égide de l’union professionnelle, avec la collaboration de la Région Wallonne, en faveur de la médecine des grands animaux, vu le déclin du nombre de confrère, en zone rurale.

A mon avis, le seul moyen de sauver la profession en zone rurale, c’est l’association, d’autant plus que les conjoint(e)s des vétérinaires actuels exercent très souvent une activité professionnelle personnelle.

De plus, le G.S.M. est un outil précieux pour les relations avec les clients et la possession d’un ordinateur (je l’entends dire …) est quasi une obligation tant la paperasserie est envahissante.

Bon vent aux futurs confrères ruraux !

Joseph Belleflamme.